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Les chroniques de BRICE : Qui met enceinte nos élèves ?

Il y a quelques semaines, à Kpalimé, des statistiques officielles sur les grossesses en milieu scolaire ont été rendues publiques. L’information est passée presque inaperçue. Pourtant, derrière ces chiffres se cache une réalité qui devrait interpeller chacun de nous.

Pour l’année scolaire 2024-2025, le Togo a enregistré 2 284 grossesses en milieu scolaire, contre 2 732 l’année précédente. Les chiffres montrent donc une baisse. Tant mieux. Mais peut-on vraiment s’en réjouir ?

Deux mille deux cent quatre-vingt-quatre grossesses, cela représente plus de six élèves enceintes chaque jour sur l’ensemble du territoire national. Ce n’est pas un simple chiffre. Ce sont 2 284 parcours scolaires fragilisés, 2 284 familles confrontées à une épreuve, 2 284 projets d’avenir brutalement bouleversés.

Le détail de ces statistiques est encore plus préoccupant.

Sur les 2 284 cas recensés, 1 319 concernent les élèves du collège, 948 du lycée et 17 du primaire.

Oui, vous avez bien lu.

Dix-sept élèves du primaire enceintes.

A lui seul, ce chiffre devrait provoquer un électrochoc. Car lorsqu’une enfant du primaire tombe enceinte, nous ne sommes plus simplement face à un problème scolaire. Nous sommes face à une question de protection de l’enfance, de sécurité, de responsabilité collective et de justice.

Mais au-delà des chiffres, une question me vient naturellement à l’esprit.

Qui met enceinte nos élèves ?

Chaque année, on nous présente le nombre d’élèves enceintes. On parle des victimes. On publie les statistiques. On commente les chiffres.
Mais parle-t-on suffisamment des auteurs ? Une grossesse ne tombe pas du ciel. Derrière chacune d’elles, il y a nécessairement un garçon ou un homme.

Et c’est précisément à ce point que je voudrais en venir.

Chaque fois que l’on évoque les grossesses en milieu scolaire, beaucoup de personnes pointent immédiatement du doigt les enseignants. Soyons honnêtes. Il serait irresponsable de nier que certains enseignants ont, dans le passé comme aujourd’hui, abusé de leur position. Des affaires ont été révélées, des sanctions ont été prononcées et il faut continuer à appliquer la loi avec la plus grande fermeté.

D’ailleurs, notre pays s’est doté en 2022 d’une loi spécifique portant protection des apprenants contre les violences à caractère sexuel. Cette loi protège tous les apprenants, du primaire jusqu’à l’université et même ceux qui sont dans des centres de formations professionnelles, renforce les mécanismes de prévention et prévoit des sanctions particulièrement sévères contre les auteurs de violences sexuelles. Elle prévoit notamment que toute personne qui met enceinte une apprenante régulièrement inscrite dans un établissement scolaire encourt une peine d’emprisonnement d’un à cinq ans et une amende pouvant aller jusqu’à cinq millions de francs CFA. Les peines sont même aggravées lorsque l’auteur abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions ou lorsque la victime est âgée de moins de seize ans.

Cette loi mérite d’être saluée.

Mais il faut également avoir le courage de reconnaître une autre réalité. Les enseignants ne sont pas les seuls auteurs de ces grossesses. Et probablement ne représentent-ils plus aujourd’hui la majorité des cas.

Je n’ai pas de statistiques officielles permettant d’affirmer qui sont exactement les auteurs de ces 2 284 grossesses, et c’est bien là le problème. A ma connaissance, aucune étude publique ne ventile ces grossesses selon le profil des auteurs. Pourtant, cette information serait capitale pour orienter efficacement les politiques de prévention.
En attendant, chacun peut observer certaines réalités.

Au collège, nous sommes face à des adolescents qui découvrent progressivement leur sexualité. Les premières relations interviennent très souvent entre camarades du même âge. Beaucoup de ces grossesses impliquent donc probablement d’autres élèves.

Au lycée, la situation semble différente. Il faut avoir le courage de le dire.

Beaucoup de jeunes filles ne regardent plus les enseignants comme leurs principaux partenaires. Certaines estiment que les enseignants, avec leurs revenus souvent modestes, ne peuvent pas répondre à leurs attentes matérielles. Elles se tournent alors vers des commerçants, des fonctionnaires, des artisans, des conducteurs, des chefs d’entreprise ou d’autres personnes exerçant diverses activités professionnelles.

Là encore, il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur une catégorie sociale. Il s’agit simplement de reconnaître une réalité que beaucoup observent mais que peu osent évoquer publiquement.

Je me souviens qu’à notre époque, nous étions fortement impliqués dans les programmes de Santé de la Reproduction des Adolescents (SRA). Les campagnes « 100 % Jeunes, 100 % Réglo » organisées par Population Service International (PSI), animaient les établissements scolaires. Nous parlions ouvertement des infections sexuellement transmissibles, des grossesses précoces, du respect de soi, des responsabilités de chacun et des conséquences de certains comportements.

Aujourd’hui, je m’interroge. Ces programmes existent-ils toujours ? Ont-ils été remplacés ? Sont-ils suffisamment présents dans nos établissements scolaires ? Produisent-ils encore les résultats attendus ?
Autant de questions qui méritent d’être posées.

La loi de 2022 ne se limite d’ailleurs pas à sanctionner. Elle impose également à l’État de développer des programmes d’éducation à la santé sexuelle, de mettre en place des mécanismes de prévention, des cellules d’écoute, un observatoire national, des campagnes de sensibilisation et de former aussi bien les enseignants que les apprenants.

A mon sens, il est temps d’aller encore plus loin.

Il faudrait d’abord publier, chaque année, non seulement le nombre de grossesses, mais également le profil statistique des partenaires-auteurs. Sans cela, nous continuerons à combattre un phénomène sans réellement connaître ceux qui l’alimentent.

Il faudrait ensuite réintroduire massivement dans les collèges et lycées des programmes modernes d’éducation affective et sexuelle, adaptés à l’âge des élèves et aux nouvelles réalités, notamment celles liées aux réseaux sociaux.

Il faudrait également responsabiliser davantage les garçons. Une grossesse concerne deux personnes. Or, les campagnes de sensibilisation s’adressent très souvent aux filles, comme si elles étaient seules concernées.

Les parents doivent aussi retrouver leur place. L’éducation sexuelle ne peut pas être exclusivement confiée à l’école. Les premières discussions sur le respect de son corps, les relations affectives, la sexualité responsable et les risques doivent commencer à la maison.

Enfin, j’en appelle au ministère de l’Education nationale, au ministère de la Santé, au ministère des Solidarités, du Genre, de la Famille et de la Protection de l’Enfance, ainsi qu’à tous les acteurs intervenant dans la protection de l’enfance, afin qu’ils renforcent leurs actions de prévention. La situation est suffisamment préoccupante, notamment au niveau des collèges, pour que nous en fassions une priorité nationale.

Les 2 284 grossesses enregistrées cette année ne sont pas seulement 2 284 statistiques.

Ce sont 2 284 destins, 2 284 rêves qui risquent d’être brisés et surtout 2 284 auteurs qui existent quelque part.

Si nous voulons réellement faire reculer les grossesses en milieu scolaire, il est temps d’arrêter de ne regarder que les jeunes filles. Posons enfin la véritable question. Qui met enceinte nos élèves ?

Par Brice Afatsawo
Lomé, le 20 juin 2026

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