
« La santé est l’affaire de tous : même un kinésithérapeute peut et doit porter un regard sur la santé publique. »
Le 1er octobre ouvre traditionnellement le mois d’Octobre Rose, consacré à la sensibilisation et à la lutte contre le cancer du sein. Cette mobilisation ne devrait pourtant pas être limitée à trente et un jours dans l’année. Le cancer du sein est une réalité médicale, familiale, sociale et économique qui concerne toute la société.
En tant que kinésithérapeute et professionnel engagé dans la promotion de la santé, je considère qu’il est parfaitement légitime pour un professionnel paramédical de contribuer au débat sur les grandes problématiques de santé publique. La santé ne commence pas à l’hôpital et ne s’arrête pas au cabinet médical. Elle concerne la prévention, l’éducation, l’accessibilité aux soins, la réadaptation, la qualité de vie et, surtout, la capacité d’un système de santé à protéger ses citoyens lorsqu’ils tombent malades.
Le cancer du sein mérite précisément cette approche globale.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 2,4 millions de femmes ont reçu un diagnostic de cancer du sein en 2024 et 694 000 décès lui étaient attribuables. Il s’agit du cancer le plus fréquemment diagnostiqué chez les femmes dans la majorité des pays. Environ 80 % des cancers du sein surviennent chez des femmes ne présentant pas d’autre facteur de risque spécifique que le sexe et l’âge.
Au Togo, les données disponibles montrent également l’importance du problème. Selon les estimations GLOBOCAN 2022 de l’IARC, 973 nouveaux cas de cancer du sein étaient estimés chez les femmes togolaises cette année-là, faisant du cancer du sein le premier cancer féminin en nombre de cas.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques. Derrière chaque cas, il y a une femme, une mère, une épouse, une fille, une sœur, une travailleuse, une professionnelle, une famille et parfois des enfants dont la vie est profondément bouleversée.
Qu’est-ce que le cancer du sein ?
Le cancer du sein correspond à une multiplication anormale et incontrôlée de cellules mammaires pouvant former une tumeur. Certaines formes restent localisées ; d’autres peuvent envahir les tissus voisins et se propager aux ganglions lymphatiques ou à d’autres organes.
Lorsque le cancer est découvert tôt et correctement pris en charge, les chances de contrôle de la maladie sont nettement meilleures.
Il faut donc distinguer deux notions importantes :
Le diagnostic précoce consiste à identifier rapidement un cancer chez une personne qui présente déjà un signe ou un symptôme.
Le dépistage cherche, quant à lui, à identifier une anomalie chez une personne apparemment en bonne santé avant l’apparition de symptômes.
Cette distinction est essentielle pour construire une politique de santé efficace. L’OMS souligne que les programmes de dépistage nécessitent des ressources importantes et doivent être associés à des capacités suffisantes de diagnostic, de traitement et de suivi.
Quels sont les principaux facteurs de risque ?
Le principal facteur de risque est l’âge.
D’autres facteurs peuvent augmenter le risque :
– antécédents familiaux de cancer du sein ;
– certaines mutations génétiques, notamment BRCA1, BRCA2 ou PALB2 ;
– antécédents personnels de cancer du sein ;
– certaines expositions aux rayonnements ;
– obésité, notamment après la ménopause ;
– consommation nocive d’alcool ;
– tabagisme ;
– certains facteurs hormonaux et reproductifs.
Mais une information doit être répétée inlassablement :
Une femme sans antécédent familial peut aussi développer un cancer du sein.
L’OMS estime qu’environ 80 % des cancers du sein surviennent chez des femmes ne présentant pas de facteur de risque modifiable particulier autre que le sexe et l’âge.
C’est pourquoi attendre d’avoir « quelqu’un dans la famille qui a eu le cancer » n’est pas une stratégie de prévention suffisante.
Quels signes doivent alerter ?
Une femme doit consulter lorsqu’elle constate notamment :
– une boule ou une masse inhabituelle dans le sein ;
– un épaississement du sein ;
– une modification récente de la taille ou de la forme du sein ;
– une rétraction du mamelon ;
– une modification inhabituelle de la peau ;
– une peau d’orange ;
– une rougeur persistante ;
– un écoulement anormal, notamment sanglant, au niveau du mamelon ;
– une anomalie persistante au niveau du sein ou de l’aisselle.
Une masse mammaire n’est pas nécessairement un cancer. Beaucoup de masses sont bénignes.
Mais toute anomalie persistante mérite une évaluation médicale.
Le danger n’est pas seulement d’avoir un cancer.
Le danger est aussi d’avoir un cancer et de perdre du temps avant le diagnostic.
Pourquoi le dépistage et le diagnostic précoce sont-ils si importants ?
Le cancer du sein n’attend pas que le calendrier arrive au mois d’octobre.
Une maladie diagnostiquée tôt peut être prise en charge dans de meilleures conditions qu’une maladie découverte à un stade avancé.
Lorsque le diagnostic intervient tardivement, la prise en charge peut devenir plus lourde : chirurgie plus importante, chimiothérapie, radiothérapie, traitements prolongés, complications, perte de revenus, dépendance fonctionnelle et impact psychologique considérable.
L’OMS souligne que le diagnostic précoce augmente les chances d’efficacité du traitement, réduit la morbidité et peut également réduire les coûts liés à la prise en charge.
Il faut cependant éviter un raccourci :
« Faire une mammographie » n’est pas synonyme de « lutter contre le cancer du sein ».
La véritable chaîne de soins est :
Sensibiliser, consulter, examiner, diagnostiquer, confirmer par les examens appropriés, traiter, réhabiliter, suivre.
Si l’un des maillons est absent, toute la chaîne devient fragile.
Le dépistage doit-il être gratuit ?
C’est ici que la question devient véritablement politique et économique.
Dans certains pays ou programmes de santé, des examens de dépistage sont proposés gratuitement ou fortement subventionnés à certaines catégories de population. Mais la gratuité n’est pas, à elle seule, une politique complète de lutte contre le cancer.
Un programme public pertinent doit répondre à plusieurs questions : Qui dépiste-t-on ? Avec quels examens ? À quelle fréquence ? Qui paie ? Où réalise-t-on les examens ? Que se passe-t-il lorsqu’une anomalie est découverte ? Qui finance la biopsie ? Qui finance la chirurgie ?
Qu’en est-il de la chimiothérapie, de la radiothérapie, des médicaments et du suivi ?
Que devient la patiente lorsqu’elle ne peut plus payer ?
Voilà pourquoi une réflexion sur la gratuité du dépistage au Togo devrait idéalement s’inscrire dans une politique plus large de protection financière contre le cancer du sein.
Le véritable problème : dépister gratuitement sans pouvoir traiter ?
Imaginons une femme qui bénéficie gratuitement d’un dépistage.
On découvre une anomalie.
Elle doit ensuite effectuer une échographie, une mammographie complémentaire, éventuellement une biopsie, une analyse anatomopathologique, puis consulter un spécialiste.
Le diagnostic confirme un cancer.
Commence alors un autre parcours : chirurgie, médicaments, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie ou thérapie ciblée selon le type de cancer, puis surveillance et réadaptation.
Si la première étape est gratuite mais que les étapes suivantes restent financièrement inaccessibles, le système aura certes permis de découvrir la maladie, mais pas nécessairement de protéger efficacement la patiente.
La politique publique devrait donc considérer le cancer du sein comme un parcours de soins complet, et non comme un simple examen de dépistage.
Quelle est la situation du système de santé togolais ?
Il faut être juste et objectif.
Le Togo a engagé des réformes importantes en matière de couverture sanitaire et d’Assurance Maladie Universelle. Le cadre de l’AMU prévoit notamment une prise en charge des prestations selon des mécanismes de couverture et une participation financière de l’assuré sous forme de reste à charge ou de ticket modérateur.
Mais l’un des défis structurels reste le financement de la santé.
Une analyse récente du financement du secteur de la santé au Togo indique que le paiement direct par les ménages demeure une composante majeure du financement des dépenses de santé. Pour la période 2018-2022, les paiements directs représentaient en moyenne 65,45 % des dépenses courantes de santé selon cette analyse.
Autrement dit, lorsqu’une personne tombe malade, une part importante du coût des soins continue à être supportée directement par son ménage.
Ce modèle pose un problème particulier lorsqu’il s’agit d’une maladie chronique ou coûteuse comme le cancer.
Le paiement direct peut retarder la consultation, interrompre un traitement ou conduire certaines familles à choisir entre :
se soigner ou nourrir la famille ;
payer les soins ou payer les frais scolaires ;
acheter les médicaments ou payer le loyer.
Ce n’est pas seulement un problème médical.
C’est un problème de protection sociale.
La gratuité : une question de financement, pas seulement de volonté
Demander la gratuité des soins est humainement compréhensible.
Mais une politique de gratuité durable nécessite des ressources.
L’OMS rappelle que les paiements directs constituent la source de financement la moins équitable, puisqu’ils font dépendre l’accès aux soins de la capacité financière des ménages.
La question fondamentale devient donc :
Comment financer durablement la protection des femmes contre le cancer du sein ?
Plusieurs mécanismes peuvent être étudiés :
– financement public accru de la prévention ;
– intégration progressive de certains services anticancer dans le panier de l’Assurance Maladie Universelle ;
– subvention publique ciblée pour les personnes vulnérables ;
– partenariats public-privé ;
– contribution des partenaires techniques et financiers ;
– fonds national ou mécanisme spécifique de solidarité contre certains cancers ;
– négociation de prix des médicaments et consommables ;
– renforcement de la prévention au niveau primaire ;
– développement de mécanismes de navigation des patientes dans le système de soins.
La gratuité pourrait donc être pensée comme une stratégie progressive et soutenable, plutôt que comme une promesse ponctuelle difficile à financer.
Octobre Rose ne doit pas devenir seulement une campagne de communication
Chaque année, on voit apparaître des rubans roses, des tee-shirts roses, des conférences, des marches et des messages de sensibilisation.
Tout cela a son importance.
Mais une question demeure :
Que se passe-t-il le 1er novembre ?
Si une femme découvre une masse mammaire le 2 novembre, doit-elle attendre le prochain Octobre Rose ?
Évidemment non.
C’est pourquoi la lutte contre le cancer du sein doit être pensée 365 jours par an.
Octobre devrait être le mois qui attire l’attention.
Les onze autres mois devraient être consacrés à la continuité des services.
Une stratégie togolaise pourrait reposer sur cinq piliers
PILIER 1 — Informer
Renforcer l’éducation sanitaire dans les communautés, les écoles, les entreprises, les associations, les centres de santé et les médias.
PILIER 2 — Détecter précocement
Améliorer l’accès à l’évaluation clinique des anomalies mammaires et organiser des programmes de dépistage adaptés aux capacités du pays et aux groupes ciblés.
PILIER 3 — Diagnostiquer rapidement
Réduire les délais entre la découverte d’une anomalie, l’imagerie, la biopsie, l’anatomopathologie et l’annonce diagnostique.
PILIER 4 — Traiter sans interruption
Garantir un parcours permettant aux patientes de commencer et de terminer leur traitement.
L’OMS insiste sur l’importance de l’achèvement du traitement, car un traitement incomplet réduit les chances d’obtenir le résultat thérapeutique attendu.
PILIER 5 — Réhabiliter et accompagner
La lutte contre le cancer ne s’arrête pas lorsque la tumeur est retirée.
Il faut prendre en compte :
– la douleur ;
– la fatigue ;
– la mobilité de l’épaule ;
– le lymphœdème ;
– les limitations fonctionnelles ;
– la condition physique ;
– l’image corporelle ;
– la sexualité et la vie familiale ;
– la santé mentale ;
– la réinsertion sociale et professionnelle.
C’est notamment ici que les kinésithérapeutes ont une place importante dans l’équipe pluridisciplinaire. L’OMS identifie d’ailleurs la réadaptation et les kinésithérapeutes parmi les composantes nécessaires d’une prise en charge complète du cancer du sein.
La kinésithérapie dans le cancer du sein
La kinésithérapie oncologique peut intervenir à différentes étapes.
Elle peut contribuer à :
– préserver ou récupérer la mobilité de l’épaule ;
– prévenir ou prendre en charge certaines limitations fonctionnelles ;
– accompagner la reprise de l’activité physique ;
– participer à la prise en charge du lymphœdème lorsqu’il est indiqué ;
– améliorer la condition physique ;
– lutter contre le déconditionnement ;
– favoriser l’autonomie ;
– accompagner la récupération après chirurgie ;
– contribuer à l’amélioration de la qualité de vie.
La réadaptation doit donc être considérée comme une composante du parcours oncologique, et non comme un soin secondaire.
Et les hommes ?
Le cancer du sein n’est pas exclusivement féminin.
Les hommes représentent environ 0,5 à 1 % des personnes atteintes d’un cancer du sein.
Une masse mammaire chez un homme ne doit donc pas être automatiquement considérée comme anodine.
Le message d’Octobre Rose doit être principalement orienté vers les femmes, compte tenu de l’ampleur de la maladie chez elles, mais l’information sanitaire doit également rappeler cette réalité.
Ce que nous pouvons demander collectivement aux décideurs publics
Dans une perspective de santé publique, plusieurs options méritent d’être étudiées par les autorités sanitaires togolaises et les différents acteurs du système :
– Évaluer la faisabilité d’un dépistage gratuit ou fortement subventionné
Particulièrement pour les populations vulnérables et les groupes pour lesquels un dépistage organisé est médicalement pertinent.
– Étudier une prise en charge financière intégrée
La gratuité du dépistage devrait être articulée avec la prise en charge du diagnostic et, lorsque le cancer est confirmé, avec un mécanisme de protection financière permettant de réduire les abandons de traitement.
– Renforcer l’Assurance Maladie Universelle
L’enjeu n’est pas uniquement d’avoir une assurance sur le papier, mais de garantir que les prestations réellement nécessaires soient financièrement accessibles aux personnes malades.
– Développer un système de navigation des patientes
L’OMS recommande la navigation des patients comme une intervention permettant de réduire les délais, améliorer l’accès au diagnostic et favoriser l’adhésion au parcours thérapeutique, particulièrement dans les systèmes où existent des barrières financières ou organisationnelles.
– Renforcer les capacités nationales
Il faut investir dans les ressources humaines, l’imagerie, l’anatomopathologie, la chirurgie, l’oncologie, la radiothérapie, les médicaments, les soins palliatifs et la réadaptation.
Aux autorités togolaises : une réflexion particulière pour les femmes
Aux autorités publiques, aux responsables sanitaires, aux partenaires techniques et financiers et à tous ceux qui participent à l’organisation du système de santé, le cancer du sein pose une question qui dépasse les chiffres budgétaires :
Combien coûte réellement une vie sauvée ?
Une politique publique ne peut pas tout rendre gratuit immédiatement. Les ressources sont limitées, les besoins sont nombreux et les arbitrages budgétaires sont réels.
Mais la contrainte financière ne doit pas empêcher de rechercher progressivement des mécanismes permettant aux femmes les plus vulnérables d’accéder au dépistage, au diagnostic et au traitement.
Une piste pourrait être d’étudier une gratuité progressive, ciblée et durable du parcours du cancer du sein, accompagnée d’un mécanisme transparent de financement et d’évaluation.
Cette approche serait différente d’une gratuité ponctuelle organisée uniquement pendant Octobre Rose.
Le véritable enjeu : passer de la sensibilisation à la protection
Il faut sortir d’une conception du type :
« Faites-vous dépister. »
Et aller vers :
« Faites-vous dépister, et si quelque chose est trouvé, nous avons organisé le système pour vous accompagner jusqu’au bout. »
Cette deuxième phrase représente beaucoup mieux la responsabilité d’un système de santé.
La femme ne doit pas être abandonnée après le diagnostic.
Elle ne doit pas être obligée de vendre ses biens pour poursuivre son traitement.
Elle ne doit pas interrompre sa chimiothérapie parce que les ressources financières de la famille sont épuisées.
Elle ne doit pas être seule face aux conséquences physiques et psychologiques de la maladie.
Que retenir ?
Le cancer du sein n’est pas seulement une maladie du sein.
C’est une maladie qui touche la femme, sa famille, son travail, ses enfants, son économie et parfois toute sa communauté.
Au Togo, les données disponibles montrent que le cancer du sein représente une importante charge de maladie chez les femmes. En 2022, il représentait environ un tiers des nouveaux cancers féminins estimés dans le pays.
Nous avons donc besoin d’une réponse qui dépasse les campagnes annuelles.
Nous avons besoin d’éducation.
Nous avons besoin de prévention.
Nous avons besoin de diagnostic précoce.
Nous avons besoin de traitements accessibles.
Nous avons besoin de réadaptation.
Nous avons besoin d’accompagnement.
Et nous avons besoin de protection financière.
Le défi n’est pas simplement de rendre un examen gratuit.
Le défi est de faire en sorte qu’une femme qui entre dans le système de santé avec une suspicion de cancer puisse en sortir avec un parcours diagnostique et thérapeutique cohérent, accessible et continu.
Le cœur de la politique de santé doit être là :
Prévenir lorsque c’est possible.
Détecter lorsqu’il est temps.
Traiter lorsqu’il le faut.
Réhabiliter lorsque c’est nécessaire.
Et ne jamais laisser la pauvreté décider qui a le droit de vivre.
En ce 1er octobre, Octobre Rose doit être davantage qu’un mois de sensibilisation. Il peut être l’occasion d’ouvrir au Togo une réflexion nationale sur l’accès équitable au dépistage, au diagnostic, au traitement et à la réadaptation du cancer du sein.
Parce que la santé est l’affaire de tous.
Et parce qu’un kinésithérapeute, comme tout professionnel de santé, peut porter un regard sur la santé publique, alerter, proposer et participer à la construction d’un système de santé davantage centré sur la personne.
Kossi ODAH, Kinésithérapeute Promotion de la santé




